Le football se joue des nationalités
LE MONDE | 09.12.05 | 14h34 • Mis à jour le 09.12.05 | 14h34
Il s'appelle Hatem Ben Arfa, et ses rares apparitions dans l'équipe professionnelle de l'Olympique lyonnais ont convaincu spécialistes et amateurs du beau jeu : ce gamin de 18 ans, c'est de la graine de grand champion. Début novembre, Hatem Ben Arfa, né à Clamart (Hauts-de-Seine), a été sollicité par le président de la fédération tunisienne de football pour qu'il rejoigne les sélections du pays natal de ses parents.
Sport planétaire, le football est traversé par les vents de la mondialisation. Liverpool a remporté, en mai, la finale de la Ligue des champions, la plus prestigieuse des compétitions européennes interclubs, avec seulement deux joueurs anglais sur la pelouse : c'est la conséquence d'un arrêt de la Cour de justice européenne, dit arrêt Bosmann (1995), qui a permis cette libre circulation des travailleurs du ballon rond. Les équipes peuvent donc faire évoluer autant de joueurs issus de l'Union européenne qu'elles le veulent. Le nombre de non-communautaires est, lui, limité à trois.
Cette internationalisation des équipes touche désormais les sélections nationales. A quelques mois de la Coupe du monde de juin 2006, en Allemagne, certaines font ainsi leur marché pour se renforcer. Depuis le 1er janvier 2004, la Fédération internationale de football (FIFA) a dressé quelques garde-fous pour limiter les naturalisations expéditives : le joueur candidat doit soit être né sur le territoire du pays concerné, soit avoir au moins un de ses parents ou grands-parents biologiques né sur le territoire, soit avoir résidé au moins deux années consécutives sur ce même territoire.
Hatem Ben Arfa, lui, est franco-tunisien. Alors qu'il a porté les couleurs françaises dans les sélections de jeunes, il peut encore choisir. Seule une cape en équipe A, celle des meilleurs seniors, ne permet plus de porter d'autres couleurs. Le jeune homme doit donner sa réponse dans les semaines qui viennent. Un dilemme quand on a 18 ans. Un choix affectif, entre la terre de ses ancêtres et celle où il est né et a grandi. Un choix sportif : quel maillot lui offrira la meilleure carrière internationale ? Et un choix économique évidemment, comme l'a souligné l'entraîneur de la Tunisie, le Français Roger Lemerre.
Kodjo Afanou, 27 ans, défenseur à Bordeaux et né à Lomé, a lui aussi été invité à participer au Mondial, mais sous les couleurs du Togo. C'est la première fois que ce pays est qualifié pour une phase finale. "J'y réfléchis, car il y a beaucoup de paramètres qui rentrent en ligne de compte, comme ma famille, a expliqué le joueur franco-togolais. Une Coupe du monde reste quelque chose de très tentant." S'il a été appelé dans l'équipe de France Espoirs du temps où elle était dirigée par Raymond Domenech, le même Raymond Domenech, désormais sélectionneur de l'équipe A, ne l'a jamais retenu chez les Bleus.
Soit Kodjo Afanou garde espoir de rejoindre un jour l'élite française, soit il ne laisse pas passer l'opportunité de vivre de l'intérieur le Mondial de 2006, un type de souvenir qu'un joueur conserve toute sa vie. Mais Stephen Keshi, le sélectionneur du Togo, l'a aussi prévenu que sélection ne rime pas obligatoirement avec titularisation. Il a d'autres joueurs sur ses tablettes, comme Razak Boukari, jeune milieu de terrain à Châteauroux (Ligue 2) : "Je souhaite construire une bonne équipe togolaise, justifie Stephen Keshi. Il faut pour cela que je cherche les meilleurs joueurs dans le monde entier, là où ils sont cachés."
Il n'y a pas que les petits pays du football qui démarchent ainsi. Même les grosses pointures s'y livrent. La Fédération allemande de football vient de demander à Gonzalo Castro, né il y a dix-huit ans en Allemagne de parents espagnols, qui joue depuis 1994 dans le club de Leverkusen, de prendre la nationalité allemande, pour participer à l'Euro-Espoirs (du 25 mai au 6 juin 2006). "Speedy Gonzalo", comme l'appellent ses supporteurs, a franchi le pas. Ce milieu de terrain rêve aussi de participer, dans la foulée, à la Coupe du monde, qui s'ouvrira le 9 juin.
PAS UNE GARANTIE DE SUCCÈS
Dès que ses papiers de naturalisation seront établis, procédures souvent accélérées dans ces cas-là, Gonzalo Castro retrouvera dans la sélection Espoirs des joueurs comme Malik Fathi, né à Berlin d'un père turc. Mais, dans le même temps, d'autres jeunes nés en Allemagne ont décidé, comme les jumeaux Hamit et Halil Altintop, de s'aligner sous la bannière turque.
L'Allemagne, à qui on a reproché, dans les décennies passées, de ne pas assez tenir compte des enfants de l'immigration, s'est elle aussi ouverte aux joueurs venus des ex-pays de l'Est. Samedi 12 novembre, dans le match contre les Bleus au stade de France, deux avants étaient d'origine polonaise, Miroslav Klose et Lukas Podolski, qui ont préféré la sélection de leur pays d'accueil.
France-Tunisie, ou Allemagne-Turquie, il y a souvent des liens de voisinages, des liens historiques ou de circulations migratoires qui peuvent justifier ces changements de maillot. Mais parfois la géopolitique est totalement absente des décisions : ainsi l'attaquant Francileudo Santos, né il y a vingt-six ans à Vedaca (Brésil), frustré de n'avoir jamais été retenu dans la Seleçao, a sollicité, en 2003, l'équipe nationale de Tunisie, qui n'a pas laissé l'opportunité d'un tel renfort.
Ces changements de nationalité ne garantissent pourtant pas le succès : ainsi le génial Alfredo Di Stefano a-t-il joué successivement sous les couleurs de son pays natal, l'Argentine (6 sélections en 1947), puis a porté le maillot de la Colombie (4 sélections en 1949), avant de prendre celui de l'Espagne (31 sélections, de 1957 à 1961). Mais cet attaquant de légende n'a jamais réussi, quel que soit le pays, à participer à une phase finale de la Coupe du monde.
Ingrid Banka et Bruno Caussé
Article paru dans l'édition du 10.12.05